La Saga des Biennales 2024 – Épisode 7/12 : Aéropostale et Saint-Exupéry, l’aviateur devenu écrivain (1ère partie)

✈️ 📮 🏜️ La Saga des Biennales 2024 – Épisode 7/12 : Aéropostale et Saint-Exupéry, l’aviateur devenu écrivain (1ère partie)

Aux Biennales Mondiales de la Reliure d’Art, j’ai eu la chance d’assister à une conférence que je qualifierais volontiers d’exceptionnelle. Laurent de Galembert, vice-président des Amis d’Antoine de Saint-Exupéry, y a retracé le parcours de l’aviateur écrivain à travers ses passeports, sa correspondance et les archives de l’Aéropostale. Le sujet était riche, si riche que je vous le propose en deux volets. Voici donc la première partie de ce grand vol en trois escales, la seconde suivra vendredi prochain dans l’épisode 8/12.

🖋️ Par Michel Cavard · 21 août 2026 · GSO Parisien News

🔹 Un trait d’union qui n’a jamais existé

Avant même d’entrer dans le vif du sujet, Laurent de Galembert a tenu à lever un doute qu’il devine chez son auditoire à chaque fois qu’il écrit Saint-Exupéry sans trait d’union. Loin d’une erreur, c’est bien ainsi que l’écrivain signait lui-même son nom. Toute sa vie, Antoine s’est battu pour que son nom soit écrit correctement, et les cartes de visite comme les œuvres parues de son vivant en témoignent, aucune ne porte de trait d’union. C’est lors de son passage aux États-Unis que les Américains, pour des raisons de compréhension, l’ont ajouté. L’association des Amis d’Antoine de Saint-Exupéry a choisi de conserver l’usage voulu par l’écrivain lui-même, même si le trait d’union s’est depuis imposé dans le monde de l’édition.

🔹 La voix de Saint-Exupéry

Pour ouvrir la conférence, Laurent de Galembert a proposé d’écouter un témoignage audio d’Antoine de Saint-Exupéry, interviewé en 1938. L’aviateur y raconte l’accident survenu au décollage, du côté du Guatemala, provoqué par une différence de taille entre le gallon guatémaltèque et le gallon américain, qui avait alourdi l’avion sans que l’équipage ne s’y attende. On y entend Saint-Exupéry détailler avec une précision presque clinique l’enchaînement des causes, le vent qui contraignait à décoller dans le sens de la montée, l’altitude du terrain qui diminuait la puissance des moteurs, l’orage et les remous provoqués par un bois de sapins proche de la piste. Il conclut que ses accidents résultent, comme souvent, de plusieurs causes malheureuses convergeant au même moment, avant de raconter l’accident lui-même et la perte de mémoire qui a suivi.

🔹 Aviateur ou homme de lettres ?

C’est le fil rouge de la conférence. Laurent de Galembert a proposé de croiser les deux visages de Saint-Exupéry, l’aviateur et l’écrivain de Vol de nuit, que l’on a parfois tendance à négliger l’un au profit de l’autre. La démonstration s’appuie sur deux documents officiels. Sur son passeport de 1932, la profession indiquée est aviateur. Sur celui de 1934, elle devient homme de lettres, terme de l’époque pour écrivain. Même mouvement du côté de la Légion d’honneur, Saint-Exupéry est fait chevalier en 1930 pour ses actes héroïques d’aviateur, puis nommé officier en 1939, cette fois pour les services rendus à la France en tant qu’écrivain. Le glissement est net, de l’aviateur vers l’homme de lettres.

Pour raconter ce basculement, le conférencier a annoncé un déroulé en trois escales, la naissance de l’Aéropostale avec Latécoère, le développement de la ligne vers l’Amérique du Sud auquel Saint-Exupéry participe directement et qui inspirera Vol de nuit, puis les quatre-vingts ans du Petit Prince. C’est cette première escale qui a occupé l’essentiel de cette première partie de conférence.

🔹 Latécoère et la naissance de l’Aéropostale

Tout commence avec le brevet de pilote de Saint-Exupéry, obtenu lors de son service militaire, à bord d’un Breguet 14, un moteur, une hélice et des ailes en toile, sans radio, sans GPS, sans aucune aide. C’est avec ce type d’appareil, d’une simplicité extrême, que Saint-Exupéry va accomplir ses premiers exploits.

L’histoire de l’Aéropostale commence avec Pierre Latécoère, constructeur de bombardiers pour l’armée française entre 1917 et 1918, huit cents appareils tout de même. À la fin de la guerre se pose la question du surplus d’avions et de pilotes à reconvertir. Latécoère a l’idée d’une liaison postale avec l’Argentine, recrutant ses pilotes parmi les anciens militaires. L’Union Postale Universelle se montre pourtant sceptique, jugeant l’avion pas assez régulier ni assez sûr face au train et au bateau. Le pari de Latécoère est pourtant clair, faire aussi bien qu’eux.

Deux grands défis attendent l’entrepreneur. D’abord un défi technique, affronter treize mille kilomètres entre l’Espagne, le désert du Sahara, l’Atlantique Sud et la redoutable Cordillère des Andes, à une époque où le plafond des avions ne permet pas de survoler les montagnes, il faut trouver des cols. L’ambition est folle, faire passer le délai d’acheminement d’une lettre de vingt-trois jours à sept jours. Ensuite un défi de rentabilité, puisque le prix de revient au kilomètre dépasse largement ce que rapporte le transport du courrier. La solution est classique, la subvention d’État, obtenue à force de lobbying et de campagne de presse. Ironie de l’histoire, c’est précisément cette dépendance aux subventions qui précipitera la chute de l’Aéropostale après la crise de 1930.

🔹 Didier Daurat, l’inflexible

Pour diriger l’exploitation, Latécoère embauche Didier Daurat, le véritable homme fort de l’Aéropostale, qui inspirera le personnage du chef inflexible Rivière dans Vol de nuit. Laurent de Galembert a illustré cette rigueur par une anecdote restée célèbre, celle de l’embauche de Mermoz. Venu faire une démonstration de voltige pour impressionner Daurat, Mermoz se retrouve seul sur le terrain, son futur patron étant déjà reparti sans attendre la fin. Daurat lui aurait répondu qu’il ne cherchait pas un acrobate mais un pilote, ajoutant dans ses mémoires que la fantaisie et l’héroïsme n’avaient pas leur place ici, que le public devait ignorer le nom des pilotes sauf le jour où l’un d’eux se ferait tuer par maladresse. Une seule consigne régnait sur l’Aéropostale, le courrier devait passer.

Les avions restent robustes mais mal armés face aux conditions réelles d’exploitation, sans carte météo, usés par les tempêtes de sable et les orages de montagne. Entre 1920 et 1933, cent vingt pilotes perdent la vie, écrasés, brûlés, disparus en mer ou capturés dans le désert. C’est l’arrivée de nouveaux appareils, plus solides et plus puissants, qui permettra en 1930 à l’Aéropostale d’exploiter un réseau de dix-sept mille kilomètres de lignes, avec quatre-vingts pilotes et plus de deux cents avions.

🔹 Cap Juby, les dangers politiques et la naissance d’un écrivain

Aux dangers techniques s’ajoutent les dangers politiques. En 1927, Saint-Exupéry est nommé chef de poste à Cap Juby, dans le Rio de Oro, une zone du Sahara espagnol théoriquement contrôlée par Madrid mais en réalité disputée par des tribus maures dissidentes. Pour elles, un avion en panne représente une rançon potentielle. Le rôle de Saint-Exupéry devient alors celui d’un ambassadeur, chargé de négocier la libération des pilotes capturés, un exercice délicat où il ne fallait surtout pas paraître trop important sous peine de voir la rançon grimper. Ce travail lui vaudra la Légion d’honneur, après avoir permis en 1928 la libération de Marcel Reine contre 4 500 francs, puis celle de Jean Mermoz, personnage autrement plus en vue, pour 12 000 francs et quatre mois de négociations.

C’est à Cap Juby aussi que Saint-Exupéry mène une vie de dépouillement quasi monacal, qu’il décrit lui-même dans sa correspondance, un lit trop court pour sa grande taille qu’il doit rallonger avec une caisse, une cuvette, un pot à eau. Il s’y invente des compagnons, dont un renard fennec qui deviendra, des années plus tard, le renard du Petit Prince. Et surtout, dans ces longues plages de temps libre sans télévision, sans radio, sans cinéma, il se met à écrire. Sa correspondance en témoigne, il confie avoir déjà une centaine de pages et être empêtré dans la construction de son livre.

🔹 Le salon d’Yvonne de Lestrange, la porte d’entrée du monde des lettres

Pour être introduit dans le monde littéraire, Saint-Exupéry peut compter sur sa cousine, la vicomtesse Yvonne de Lestrange, qui tient à Paris un salon littéraire fréquenté par André Gide, Gaston Gallimard, Jean Prévost et Ramon Fernandez. C’est là que l’aviateur remet directement ses manuscrits à Gide et obtient un accès direct à Gallimard. L’aviateur entre ainsi dans le monde des lettres.

🔹 Courrier Sud, le premier envol littéraire

Ce premier roman, Courrier Sud, met en scène Jacques Bernis, pilote de ligne chez Latécoère qui assure le courrier de Toulouse à Dakar via Casablanca. Il retrouve Geneviève, une femme aimée par le passé, désormais mariée et malheureuse, qui trouve refuge auprès de lui après la mort de son enfant. Une courte escapade leur fait comprendre que les dangers du métier de pilote ne sont pas compatibles avec cette vie, et Bernis finit par ramener Geneviève à son mari.

Le livre mêle intrigue sentimentale et monde de l’aviation, une première pour le grand public français, et connaît un vrai succès. Mais la presse de l’époque le réduit à un simple témoignage d’aviateur, saluant des impressions authentiques plutôt qu’un travail littéraire. Laurent de Galembert a jugé ce jugement un peu sévère, invitant l’assistance à comparer ce commentaire avec le premier paragraphe du roman, d’un lyrisme évident, décrivant un ciel pur peignant les étoiles au-dessus d’un Sahara déplié sous la lune. De quoi s’étonner qu’à l’époque, on soit passé à côté de la dimension proprement littéraire de cette œuvre.

🔹 Buenos Aires, une parenthèse d’aisance financière

Fort du succès de Cap Juby, Saint-Exupéry est nommé à Buenos Aires, où il est chargé, aux côtés de Mermoz et de Guillaumet, de développer la ligne aérienne vers le sud du continent, jusqu’en Patagonie, tout en affrontant la Cordillère des Andes. L’urgence est réelle, la concurrence allemande se fait sentir et il faut impérativement développer le vol de nuit, seul moyen de ne pas laisser le train reprendre l’avance perdue le jour. Faute de GPS, les pilotes suivent alors la côte, seul repère visible dans l’obscurité.

C’est aussi la seule période de sa vie où Saint-Exupéry connaît une véritable aisance financière, avec un salaire de 25 000 francs par mois, soit environ 1 800 euros actuels selon le convertisseur de l’INSEE. Il en profite pour rembourser les sommes empruntées à sa mère.

C’est ici que s’achève cette première partie de la conférence. Rendez-vous vendredi prochain, dans l’épisode 8/12 de La Saga des Biennales 2024, pour la suite du récit, la traversée de la Cordillère des Andes, la naissance véritable de Vol de nuit, et les quatre-vingts ans du Petit Prince.

🔹 En savoir plus sur l’association 👉 Les Amis d’Antoine de Saint-Exupéry : https://www.lesamisdantoinedesaintexupery.org/

🔹 En savoir plus sur l’association 👉 Biennales Mondiales de la Reliure d’Art : https://biennales-reliure.com/

🔹 Écouter l’interview originale en intégralité : https://soundcloud.com/user-865844694/conference-sur-aeropostale-et-la-vie-de-saint-exupery-biennales-mondiales-de-da-reliure-dart

🎯 Laurent de Galembert & Les Amis d’Antoine de Saint Exupéry & Michèle Douaze & Anne Perissaguet & Jacqueline Jouan & Hélène Perechodkin & Micheline Mareschi (Mi Reliure) & Dany Radtkowsky & Lise Friedmann & Susie Fulcrand & Christia²n Galantari & Marie Akar & Myriam Delesalle & Michel Cavard & Arturnews & Espace Jean Racine & Saint Rémy lès Chevreuse & Biennales Mondiales de la Reliure d’Art & GSO Parisien News

📡 Diffusé sur le réseau des Forums de l’Open Info 2.0

📸 Crédit photos : Micheline Mareschi, Carole Mizrahi, JP Morvan & Biennales Mondiales de la Reliure d’Art

✍️ Michel Cavard
Animateur et fondateur d’Artur News
Influenceur Média FR85067

👉 Précédemment dans la Saga des Biennales 2024

1️⃣ Épisode 1/12, François Voignier, juré, du laboratoire au jury de la reliure d’art : https://www.gsoparisien.news/2026/07/10/la-saga-des-biennales-2024-episode-1-12-francois-voignier-jure-du-laboratoire-au-jury-de-la-reliure-dart/
2️⃣ Épisode 2/12, Daniel Jouan, le gardien du calendrier : https://www.gsoparisien.news/2026/07/17/la-saga-des-biennales-2024-episode-2-12-daniel-jouan-le-gardien-du-calendrier/
3️⃣ Épisode 3/12, Yannick Gouriou, l’œil extérieur resté fidèle : https://www.gsoparisien.news/2026/07/24/la-saga-des-biennales-2024-episode-3-12-yannick-gouriou-loeil-exterieur-reste-fidele/
4️⃣ Épisode 4/12, Odette Drapeau, la sirène québécoise de la reliure de création : https://www.gsoparisien.news/2026/07/31/la-saga-des-biennales-2024-episode-4-12-odette-drapeau-la-sirene-quebecoise-de-la-reliure-de-creation/
5️⃣ Épisode 5/12, Hélène Péréchodkin, l’historienne qui tient les comptes de la mémoire : https://www.gsoparisien.news/2026/08/07/la-saga-des-biennales-2024-episode-5-12-helene-perechodkin-lhistorienne-qui-tient-les-comptes-de-la-memoire/
6️⃣ Épisode 6/12, Corinne et Thierry Giry, les Ailes de Yoan : https://www.gsoparisien.news/2026/08/14/la-saga-des-biennales-2024-episode-6-12-corinne-et-thierry-giry-les-ailes-de-yoan-le-coup-de-coeur-des-biennales/ 🔗

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